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L'angle du jeu

 Parallèlement à mon activité d'architecte je suis chercheur en civilisation et poursuis actuellement une recherche sur la dimension du jeu en architecture depuis les années cinquante. Sans chercher à appliquer une théorie de façon littérale, j'ai essayé de décrire chacun de mes projets comme une partie.
Cette partie, ou ce jeu, comporte des joueurs ainsi que des règles. Dans un projet d'architecture, la plus grande partie des règles sont implicites. La principale, qui a sous-tendu la commande, est celle de partager le même goût, goût qui pour Hannah Arendt est à la base de toute société. A défaut chacun des joueurs principaux pensera qu'il pourra faire prévaloir son goût qu'il présume connaître, sur le goût de l'autre. Mais déjà là nous sommes sortis du jeu.
Dans ce goût commun, pour exercer l'architecture comme un jeu sophistiqué, il faut aussi être prêt à partager le risque, à accueillir l'imprévu, à se tromper. Il y a plus de chances de se tromper que lorsque l'on reste dans les sentiers battus. Ce risque est acceptable quand il s'agit de choix culturels mais il doit être réduit dans les autres cas. C'est là le but des normes, qui sont aussi des règles, partenaires avec lesquelles il faut composer.
Le goût commun, ou du moins son hypothèse que l'œuvre vérifiera, permet d'oser se lancer dans l'aventure que constitue tout projet appréhendé comme jeu.
Le goût commun, base du jeu permet de convoquer toutes les ressources du jeu car " on n'est jamais aussi efficace que lorsque l'on joue " comme l'ont répété des penseurs comme Aristote, Leibnitz ou Pascal. Ces ressources seront rendues disponibles par le plaisir que l'on prendra à ce jeu. " Tous mes bons projets se sont faits dans la joie " me disait Claude Parent.
Une autre des conditions pour que ce jeu soit possible concerne la liberté d'action que l'on se donne car sans liberté pas de jeu. Il convient notamment de ne figer les choix que le plus tard possible de façon à garder la partie ouverte. Si tout est décidé au moment du début du chantier il ne reste pour les entreprises qu'à exécuter servilement le jeu de quelqu'un d'autre et pour le Maître d'Ouvrage à accepter ce qu'il n'avait qu'entrevu sur plan, maquette ou image virtuelle.
Cette condition, qui est en soi une contrainte, est déterminante. Elle a des incidences financières pour tous les participants par le choix que l'on fait de recommencer, d'évoluer, d'affiner jusqu'à ce que l'esprit soit satisfait, jusqu'à ce que ça joue (ce sentiment qui est à l'origine de toutes les métaphores utilisant le mot jeu est ce qui vous fait dire que la lumière joue dans les branches d'un arbre ou sur un bâtiment). Cependant la récompense est à la hauteur de l'enjeu : les participants auront cette fois là fait plus que travailler.
Il faut bien sûr aussi que le plus possible de personnes concernées, je pense principalement aux entreprises, jouent le jeu. Celles qui ne le feraient pas seraient alors instrumentalisées, contractuelles ce qui est possible pour des rôles mineurs.
Chaque partie est contingente, imparfaite, ou parfaite selon tous les paramètres visibles ou invisibles qui ont vu son avènement. C'est aux joueurs d'en décider !